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EMI : un développement entravé 

Née dans les années 1970, l’Éducation aux médias et à l’information (EMI) est aujourd’hui devenue une « urgence démocratique ». Une urgence qui connaît quelques difficultés à sa bonne intégration dans le pays.

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L'EMI revient au cœur des débats depuis les années 2010, après les attentats contre Charlie Hebdo ou encore l'assassinat de Samuel Paty. 

Crédit Calvin Leclere / Emispheres

Plus de 40 ans d’existence, mais l’Éducation aux médias et à l’information (EMI) est encore très discutée. Elle revient notamment au cœur des débats depuis 2015, après les attentats contre Charlie Hebdo ou encore l’assassinat de Samuel Paty, en raison des difficultés à la mettre en place au sein de l’Éducation nationale. Essentielle à la compréhension du monde médiatique, l’EMI envoie de nombreux professionnels de l’information, qui se relaient pour intervenir dans les établissements scolaires européens et donnent toutes les clefs pour se forger une opinion en utilisant correctement les médias. Malgré l’implication des ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, l’EMI connaît des limites et fait de nombreux sceptiques quant à son utilité.

 

L’élargissement de l’EMI comme enjeu principal

 

« Selon moi, il n’y a pas de limites à l’EMI, ce sont plutôt des enjeux. Elle doit être élargie et ne pas s’attarder uniquement sur la désinformation. En effet, c’est en en apprenant plus sur l’information et le rôle des journalistes qu’on sait comment bien s’informer et éviter la désinformation », explique Sophie Jehel, maîtresse de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris VIII. En janvier 2022, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, partageait le vadémécum de l’EMI, un guide de 90 pages sur ses enjeux, ses projets et de nombreux exemples d’actions éducatives en faveur de l’éducation aux médias. On y lit notamment : « On ne peut bâtir une formation à la citoyenneté uniquement sur l’apprentissage d’un bon usage des médias. »

 

 

 

La professeure propose comme solution une diversification des cultures et des supports, afin d’intégrer et d’intéresser tous les jeunes à l’EMI. Elle s’est penchée sur le nouveau réseau social Tiktok, aux 15 millions d’utilisateurs français en janvier 2021. Dès la première connexion, et sans recherche au préalable, elle affirme avoir été principalement dirigée vers des vidéos de Marine Le Pen. « Nous, acteurs de l’EMI, devrions apprendre aux jeunes à utiliser Tiktok pour s’informer plutôt que de blâmer le réseau social », assure Sophie Jehel. Pour elle, les enseignants doivent s’adapter aux nouvelles plateformes utilisées par les jeunes et leur apprendre à bien les utiliser. Ils ne doivent surtout pas faire barrage à leurs connaissances des réseaux sociaux numériques.

 

Le financement de l’EMI : une question déontologique 

 

En 2018, Françoise Nyssen, ministre de la Culture, promet de doubler le budget consacré à l'Éducation aux médias, passant ainsi de trois millions d’euros à six millions. Les acteurs de l’EMI sont aujourd’hui rémunérés à l’intervention grâce aux subventions régionales et aides de l’État. Cette rémunération pousse alors d’autres organes de presse à se lancer dans l’aventure de l’éducation, ce qui soulève des questions dans les intentions de certains.

 

 

« Bien sûr, je pense que les professionnels doivent être rémunérés pour leurs interventions, affirme Christophe Baude, responsable de l'unité éducation artistique et culturelle au Conseil départemental de la Haute-Savoie. Mais une question se pose quant aux réelles motivations des journalistes à intervenir dans les établissements scolaires. » Tandis que des médias se sont, depuis toujours, consacrés à l’EMI de manière désintéressée, d’autres y verraient un véritable moyen de financement. « D’un autre côté, c’est tant mieux pour nous ! Ça nous fait plus d’acteurs, plus d’intervenants », s’enthousiasme Christophe Baude. 

 

« Il ne faut pas qu’une seule institution définisse ces critères »

 

En Auvergne-Rhône-Alpes, c’est le président de Région, Laurent Wauquiez, qui définit les acteurs de l’EMI. En effet, il a partagé une liste de supports médiatiques qui peuvent intervenir auprès des jeunes et à laquelle les établissements scolaires doivent se référer. Si ces derniers choisissent de faire intervenir un journaliste ou un média hors de cette liste, ils devront financer par leurs propres moyens cette initiative, sans aide de la Région. « La Région définit alors elle-même les acteurs de l’EMI – qui peuvent faire de l’EMI une source de revenus – et ceux qui ne doivent pas intervenir », estime Christophe Baude. « Il ne faut pas qu’une seule institution définisse ces critères. »

 

La principale limite de l’EMI réside dans le choix des professionnels des médias qui peuvent intervenir auprès des établissements scolaires. Pour les choisir au mieux, le conseiller départemental propose une liste de critères, sans discrimination : « Partons d’un principe. Tous les journalistes sont des professionnels et peuvent faire de l’EMI », commence-t-il. Il ordonne un cahier des charges et une définition claire des projets proposés par les journalistes qui souhaitent intervenir. « Cela évitera d’abord de proposer n’importe quoi, mais aussi limitera le partage d’idéologies ou de partis pris des journalistes. Ils sont là pour donner les clefs pour se forger sa propre opinion, pas pour manipuler les esprits. »

LAURE ARNOUX

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Sophie Jehel, enseignante-chercheuse à l'Université Paris VIII, sensibilise depuis des années ses étudiants à l'EMI, à travers ses cours.

Crédit Calvin Leclere / Emispheres

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Christophe Baude, conseiller départemental de Haute-Savoie, reste sceptique quant aux critères de sélection des professionnels de l'EMI qui peuvent intervenir dans les établissements scolaires.

Crédit Calvin Leclere / Emispheres