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Vers une professionnalisation de l’EMI ?

Les journalistes professionnels font partie des acteurs-clés de l’Éducation aux médias et à l’éducation (EMI). Pour autant, leur légitimité est parfois remise en question : si certains voient l’EMI comme une activité bénévole en parallèle de l’exercice de leur métier, d’autres veulent aller plus loin et prônent une meilleure formation des intervenants, qui deviendraient des « professionnels de l’EMI ».

En 2015, les attentats survenus à Paris ont accéléré la démocratisation de l'Éducation aux médias et à l’information (EMI), à tel point que certains journalistes ont choisi d’en faire leur spécialité. C’est le cas de Martin Pierre, passé entre autres par Radio France et La Montagne. Depuis 2021, ses actions en lien avec l’EMI l’occupent même « plus que [son] métier d’origine » comme c’est le cas des résidences journalistiques mises en place dans les collèges et lycées pour les élèves. 

Une synergie entre journalistes et enseignants

 

« Les professeurs nous sollicitent, ils se sentent parfois un peu perdus », analyse Martin Pierre. Alors que la moitié des actions d’EMI s’effectuent dans le cadre de l’Éducation nationale, certains enseignants déplorent leur manque de légitimité à traiter cette matière transversale. « Je ne me sens pas légitime à faire de l’EMI, je manque de formation », témoigne ainsi Céline Jacquet, directrice adjointe du collège Assomption-Mont-Blanc, à Saint-Gervais-les-Bains.

 

D’où l’importance, pour ces enseignants, d’être épaulés par des journalistes intervenant directement dans les classes. « Les professionnels du journalisme peuvent corroborer ce que nous rabâchons au quotidien avec plus d’efficacité », estime avec humour la professeure d’histoire-géographie. « Ce qui ressort, c’est la complémentarité entre le prof et le journaliste », complète Christine Roussel, principale du collège Jean-Jaques-Gallay, à Scionzier, qui a lui aussi accueilli une résidence journalistique.

 

Se former pour acquérir de la légitimité

 

Pourtant, selon Martin Pierre, « ce n’est pas parce qu’on est journaliste qu’on sait parler des médias, monter un atelier et encadrer des jeunes ». Depuis 2014, il forme donc journalistes mais aussi éducateurs, professeurs ou encore bibliothécaires à mener des actions d’EMI. « C’est important de se former pour acquérir de la légitimité à enseigner cette discipline, développe-t-il. Je pense que ça va devenir un métier de savoir aborder ces questions-là. » Le formateur va même plus loin en évoquant l’idée d’un pôle dédié à l’EMI au niveau de la carte de presse : « Pour moi, c’est une évidence que ça devrait faire partie du profil d’un journaliste. » 

 

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Toutefois, la frontière entre EMI et activité journalistique apparaît plus tangible pour Alberto Campi, photojournaliste du collectif We Report et intervenant EMI depuis 2015 dans les milieux scolaires. « Je raconte de manière plus ou moins pédagogique mon métier, mon ressenti, mon expérience mais je n’ai pas la volonté d’en faire mon métier. » Selon lui, « l’envie et la passion » justifieraient la double casquette portée par le journaliste. « On consacre notre temps à faire du bénévolat mais on peut aussi parfois être rémunéré », remarque-t-il. Pourtant, si l’EMI tend aujourd’hui à se généraliser auprès des professionnels des médias, elle n’est pas encore reconnue au titre de compétence journalistique. « Tout le monde ne peut pas en faire ou n’en a pas forcément l’envie », explique Martin Pierre.

 

« Il n’y a pas assez de référents EMI dans les médias »

 

Si le bilan de la synergie semble être positif du côté des professeurs, le rôle des médias dans l’EMI est jugé insuffisant par Martin Pierre. « Le service public réalise de belles opérations mais les groupes privés ne communiquent sur l’EMI que lors de la semaine de presse », déplore-t-il. Il ajoute : « Il n’y a pas assez de référents. Il en faudrait dans chaque groupe de presse et dans chaque média. » L’ancien journaliste a créé en février 2022 un jeu de société pour se mettre dans la peau d’un journaliste, « 36h à la rédac ». « Il faut faire de l’EMI tout au long de sa vie pour ne pas créer un fantasme autour de la profession de journaliste », conclut-il.

JULIE CALLENDRET & CLARA DENIS

Lancé en février 2022, « 36 h à la rédac » est un jeu de piste conçu pour les enfants à partir de 9 ans qui leur permet de devenir journaliste le temps d’une partie. « Je souhaitais faire de la pédagogie via un support ludique. C’est un jeu de plateau simple qui permet d’attraper un public », explique Martin Pierre, le créateur de « 36 h à la rédac ». Les joueurs devront écrire un reportage sur une affaire de disparition tout en menant l’enquête à l’aide des réflexes journalistiques.

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Alberto Campi, photojournaliste, dit s'être « autoformé à la pédagogie » sur le terrain, en menant des actions d'EMI auprès de collégiens et lycéens.

Crédit Calvin Leclere / Emispheres