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Opinion : Faut-il nécessairement un drame pour faire bouger les programmes scolaires en EMI ?

Depuis son introduction officielle dans les programmes scolaires en France en 2013, l’Éducation aux médias et à l’information (EMI) a connu deux réformes. La première en 2015, à la suite notamment des attentats de Charlie Hebdo, et la deuxième en 2022, en réaction à l’assassinat de Samuel Paty un peu plus d’un an auparavant. L’évolution de l’enseignement de l’EMI serait-il alors soumis aux évènements tragiques qu’a pu connaître la France ?

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Pour Alexandre Winkler, délégué académique aux arts et à la culture auprès du rectorat de Grenoble, l'enseignement de l'EMI vise à l'apprentissage de la démocratie. Une des conséquences serait alors une adaptation constante aux enjeux de notre pays.

Crédit Calvin Leclere / Emispheres

Le 7 janvier 2015 surviennent les attentats de Charlie Hebdo. L’une des conséquences de cette attaque a été la propagation de théories complotistes, notamment chez les plus jeunes. Céline Matuszak, chercheuse en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lille explique que ce phénomène a ramené les nouvelles technologies au cœur du débat public.

 

Des réformes à la chaîne

 

L’introduction de ces nouvelles technologies se fait dans la loi du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école. L’Éducation aux médias et à l’information apparait alors au sein des programmes de l’Éducation nationale en plein boom des nouvelles technologies dans le monde. En effet, en 2011, seuls 17% des 12-17 ans ont un smartphone. Ce chiffre passe à 86% en 2017. L’EMI apparait alors comme un moyen d’initier « les élèves à l’usage raisonné des différents types de médias [notamment numériques] et les sensibiliser aux enjeux sociétaux et de connaissances qui sont liés à cet usage. »

L’Éducation nationale réagit aux attentats de Charlie Hebdo avec un changement de programme scolaire en 2016, porté par sa ministre, Najat Valaud-Belkacem. Elle y voit un moyen d’intégrer « les problématiques de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et toutes les formes de discrimination, les notions de droit et de devoirs, le principe de laïcité. » Mais un nouvel évènement va pousser l’Éducation nationale à revoir sa copie en termes d’EMI.

Le 16 octobre 2020, la France médusée découvre l’assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie. Il est décapité pour avoir montré deux caricatures de Mahomet issues de Charlie Hebdo en classe. Mais c’est plutôt un autre évènement qui va donner la marche à suivre : la pandémie de Covid-19. « Aujourd’hui, on est très focalisé sur les fake news, sur la vérification des sources, de l’information », explique Nolwenn Tréhondart, chercheuse à l’Université de Lorraine en Sciences de l’information et de la communication.

 

Une EMI à réaction ?

 

Le bulletin officiel du 4 janvier 2022 annonce une généralisation de l’EMI avec la volonté de l’inscrire « au cœur du projet éducatif de l’école ». D’après Alexandre Winkler, délégué académique aux arts et à la culture auprès du rectorat de Grenoble, « l’EMI permet d’apprendre à faire le tri entre ce qui relève de la communication et de l’information. » En revanche, il estime que la succession d’évènements sur ces dernières années n’a pas apporté de « coup d’accélérateur à l’EMI. »

À l’inverse, Nolwenn Tréhondart estime justement que l’EMI est « très liée au contexte et à l’actualité. » Et ce lien presque trop fort entre les deux ne permet alors pas d’installer une politique sur le long terme dans la manière d’éduquer les jeunes face aux médias et aux réseaux sociaux. Son laboratoire de recherche tend d’ailleurs à proposer « des choses sur la durée, et non pas d’être tout le temps en train de courir après de nouvelles directives d’EMI qui changent en permanence selon l’actualité. »

Le cadre dans lequel se développera cette dernière version de l’EMI semble désormais établi sur le long terme (création de médias d’école, accentuation de l’oralité…). En revanche, c’est dans le fond des programmes que l’avenir s’annonce plus flou. Le renforcement de l’esprit critique pour les élèves apparait comme une constante depuis 2013. Peut-être serait-il alors temps pour l’Éducation nationale de faire sa propre critique pour établir une ligne de fond elle aussi établie dans le temps long, sans attendre le prochain drame.

SIMON AVON